On voudrait trouver une "accroche" pour présenter le personnage. On n’en trouve pas. Impossible de sortir de ce nom comme du titre de son roman : "Cet amour-là". Le dernier compagnon de Marguerite Duras a su comprendre mieux que personne le travail de celle avec laquelle il a partagé 16 ans de sa vie et mesuré le poids des mots, d’un nom. Un héritage lourd à porter. Une réussite exceptionnelle.
Cet amour-là
Années 70. Yann Steiner a une vingtaine d’années. Etudiant en philosophie à l’université de Caen et partageant une colocation avec deux jeunes femmes, il tombe par hasard sur un de leurs livres : "Les petits chevaux de Tarquinia". Immédiatement, c’est le coup de foudre. Il lit, relit, relit encore et inlassablement ces phrases, ces mots, juxtaposés les uns derrière les autres, écoute leurs sonorités, leur agencement, cet émerveillement renouvelé de la langue.
Il comprend Duras. Mieux : il intègre Duras. A l’image des personnages du roman, il boit des Campari et laisse tomber "tous les autres livres".
En 1975, on donne "India Song" au Cinéma Lux de Caen, dans lequel elle doit animer un débat. Il s’y précipite, hésite à lui acheter des fleurs, y renonce, l’aborde enfin, va boire un verre avec elle... Echanges dont elle se souviendra à peine.
Pourtant, en dépit de son indifférence, il obtient son adresse et commence à lui écrire, jour après jour, des centaines de lettres, brèves, dont elle dira plus tard que certaines étaient magnifiques, mais auxquelles elle ne répond pas.
Un soir, enfin, c’est l’été 80 : Duras invite Yann Steiner à la rejoindre à Trouville. Ils ne se quitteront plus.
Jusqu’à ce que la mort nous sépare
Une vie à deux commence, vie amoureuse, littéraire et conflictuelle. Elle le renomme Yann Andréa, filme "l’Homme atlantique" en le prenant pour sujet, écrit un livre qui porte son nom.
Lui couche sur le papier les mots qu’elle lui dicte, à l’affût de la moindre virgule, de la moindre contrariété, fait les courses, la cuisine, le chauffeur, l’amour. Il ne fait rien d’autre que ça : être là, auprès d’elle, toujours, tout le temps. Elle cherche à le faire fuir, balance sa valise à travers la fenêtre. Il revient, essuie ses insultes et le regard des autres, désire partir à en mourir, n’y parvient pas, se fait sans cesse rattraper par son regard à elle, toujours plus en demande, toujours plus exclusive.
La passion tourne à la dépendance, l’enfermement devient tangible : "together", "Je vous aime plus que tout au monde". Comme dans les romans de MD, le périmètre se délimite : Honfleur, les Roches Noires, la rue Saint Benoît, les quais de Seine ou le Café de Flore...
Le vin rouge, symbole récurrent de "Modérato Cantabile" l’est aussi dans leur vie. A l’image de la passion qu’Anne Desbaresdes vomit dans le roman, son auteur passe neuf mois en cure de désintoxication : l’hôpital Laennec, un premier miracle dont elle réchappera. Il n’y en aura pas deux : Marguerite Duras s’éteint, après une nuit d’inconscience, accrochée au bras de Yann Andréa, le 3 mars 1996.
Gaëlle Sartre-Doublet] [(Lecture philosophique des contes de fées) Gaëlle Sartre-Doublet, 37 ans, maitrise de Philosophie.
Ex-prof auprès d’un public en difficulté scolaire, ex-journaliste à "La Dépêche du Midi", actuelle fonctionnaire territoriale et modératrice du forum de Vox Populi, rédactrice en chef et directrice de publication pour notre webzine jusqu’au 1er janvier 2009, date qui a vu Laure Dupau reprendre le flambeau.
L’article, totalemnent remarquable, n’omet à mon sens qu’un seule chose : le remarquable petit livre intitulé ’La Pute de la Côte normande’, dans lequel l’inextricale dichotomie "amour - détestation" entre Duras et Yann est exprimé avec un
’insight’ encore rarement atteint auparavant. Jamais encore Duras n’avais exprimé avec autant d’intensité la nature de ce qui unissait ces deux-là, et c’est au-delà de nos mots à nous. "La Pute de la Côte normande " est un texte essentiel.
Je vous écrit de Berlin.
J’ai trouvé par hasard ce petit livre dans une librairie ("soldes"), je l’avais acheté pour ne pas oublir complètement le francais...
J’en suis bouleversé. Le texte de Andréa m’a tellement emue ! Quelle audace de montrer son coeur de telle facon, et quelle tendresse et quelle passion (et pour Duras et pour la litterature) et quel stile limpide...
Un de plus beaux livres que j’ai lu ces dernières années, complètement en dehors "de la mode".
Je voudrais ajouter che je suis une femme, une lectrice, et puis - hélas !- que je ne suis plus "une jeune lectrice". Tout cela me semble important. Pour beaucoup d’hommes ce livre serait une lecture inquietante, sinon incomprehensible... Aimer à tel point ?!
Elke
Merci Elke.
Vous ne pouvez pas savoir à quel point je suis ravie qu’une habitante de Berlin ait eu accès "par hasard" à ce chef-d’oeuvre de la littérature française contemporaine. Mais je ne crois pas qu’il s’agisse d’une "histoire de femme".
Yann Andrea est par dessus tout un homme et pourtant il a su "aimer à tel point".
Comme le disait Desproges, humoriste-cynique français, "La vraie virilité, c’est de savoir comprendre les femmes".
Le film cet amour=là, me semble être surtout une métaphore passionnante, hé oui cela arrive, de l’écriture, et écriture pas uniquement romanesque. De ce film je suis tombé amoureux, je l’ai vu à six reprise, et j’aimerais le voir encore une fois sur grand écran. Dans ce film, tout est antiphrastique, je veux dire que Yann, loin de sauver Duras de la solitude et de l’inattention, me semble plutôt en être l’incarnation. Par ailleurs cet amour=là est vraiment métaphysique, dans la mesure où, passionément, il met en rapport la nécessité d’écrire tirée de notre condition mortelle, d’une part, et la réussite de la transmission par de là la mort.
Malgré tout le talent de Yann Andréa Steiner, qui m’a comme vous sans doute profondément bouleversée, je n’ai jamais cherché à le connaître personnellement.
Sa vie lui appartient.
En revanche, son œuvre est là, pour nous tous.